06.07.2008

brouillon

La veille, vers minuit, notre héros avait été frappé par la possibilité qu’il n’avait peut-être pas de talent. Cette révélation, survenant à un moment inopiné, aurait pu, légitimement , l’empêcher de trouver le sommeil. Après tout, il avait construit toute sa vie sur l’écriture. Ses folies, ses névroses, son échec social, sa volonté de se tenir à l’écart, son métier même dépendaient de ce choix. Délibérément, en choisissant, dès 6 ans, la lecture puis l’écriture , puis plus tard en cultivant le genre marginal et poète maudit, il avait choisi l’échec et la mort. Peu lui importait alors , car il croyait que c’était une condition nécessaire pour écrire et que la solitude , la folie, le malheur étaient le prix à payer pour l’immortalité poétique. Il était revenu de tout cela maintenant. L’écriture était une vanité de plus. Que valait , au fond , la « Nausée » en comparaison d’une chatte ? D’ailleurs, il se moquait bien désormais de laisser un souvenir parmi les hommes. Un souvenir, c’était vivre encore, et il était fatigué. Et puis, il détestait trop les autres pour vouloir avoir quelque chose à faire avec eux. Notre héros, décidément, aurait pu être troublé . Mais , ayant absorbé un tranquillisant et quelques verres de vin et s’étant masturbé avant de mettre au lit , il n’eut aucun mal à trouver le sommeil.

30.06.2008

brouillon d'incipit

Notre héros ne goûtait pas beaucoup le monde. A ce point, il aurait pu voir la terre disparaître sans hausser le sourcil. Dans ses bons jours , il n’avait pour le reste de l’humanité qu’indifférence, mais le plus souvent il éprouvait à son égard mépris et colère. Plus que tout, l’homme, ce produit de la chatte né entre la fiente et l’urine, l’ennuyait.
Il vivait seul, depuis longtemps. Pour son enterrement, si sa mort survenait à cette heure, il comptait sur deux ou trois parents. De toute façon, il n’y aurait pas plus de 7 ou 8 personnes au courant de sa disparition et dans ce nombre il fallait inclure le personnel administratif. En somme , il existait peu.
Longtemps il s’était méfié de l’amitié et de l’estime des hommes, sachant trop sur quoi généralement il les fonde. A présent,tout cela lui était indifférent. Même , à certaines heures, cela ne l’aurait pas dérangé d’avoir un ami. Non pour passer des instants agréables, pour faire société, simplement pour le rattacher à la terre. Lorsqu’on vit seul pendant longtemps, le monde perd de sa réalité. Très souvent, notre héros avait l’impression qu’il lui suffirait d’un seul appel du pied pour décoller , basculer dans la folie. Pour résumer, il lui fallait un garde fou.
Encore jeune, il avait le sentiment d’une incroyable vieillesse. Il était fatigué, tout simplement fatigué. Rien en particulier ne l’attachait à la vie. Ni ami, ni passion, ni plaisir. Personne ne dépendait de lui. Sa disparition ne laisserait aucun vide ou si bref qu’on ne s’en apercevrait pas. Bref, il était dépressif.
La dépression a quelques avantages. Elle nous permet de voir le monde sous un jour assez sombre, celui de l’apocalypse. Parfois, elle prend le nom de pessimisme et permet de bâtir une œuvre philosophique. Elle permettait à notre héros de partager le regard de Pascal et des anciens chrétiens. Un jour, notre héros avait parlé à son psychanalyste de la vanité de l’existence. Celui-ci avait répété l’expression en riant. Notre héros n’avait pas apprécié et à partir de là les choses n’avaient plus été pareilles entre eux. Jadis, un psychothérapeute l’en avait félicité de façon obséquieuse. Ce n’était pas mieux.
La frivolité des hommes l’amusait. La poursuite des femmes lui apparaissait comme une perte de temps, celle de l’argent, de la gloire, du pouvoir comme le signe d’une inexcusable puérilité. C’était étonnant. C’était à des enfants qu’on confiait le pouvoir, c’était des enfants qu’on honorait sous le nom de grands hommes. Toutefois, sur ce point , il entrevoyait une position philosophique qui était de vivre, et même de poursuivre toutes ces choses, tout en en connaissant la vanité qui n’est, au fond, que celle de l’homme. Il devenait humaniste et aspirait à assumer l’humaine condition dans ses grandeurs et ses petitesses. Il ressemblait de plus en plus à un professeur de lettres de la IIIe république et se surprenait même parfois à condamner le pessimisme comme une puérilité encore plus grande que la poursuite des honneurs. Il changeait. Mais l’habitude avait laissé en lui un fonds de pessimisme et c’est ce fonds de pessimisme qu’il faut expliquer.

24.06.2008

les choses de la vie

Il faisait beau pour un 24 décembre et même un peu chaud. Pourtant, je n’étais pas spécialement de bonne humeur. Il faut dire que je n’ai jamais aimé les fêtes. Je considère que je ne n’ai pas grand-chose à fêter, ni même personne avec qui le fêtait.

Au moment où j’ai reculé, j’ai senti un choc. Une pierre ai-je pensé. Par acquis de conscience , je me suis retourné. Dans la cour, mon chien se tortillait bizarrement , comme si chacune des deux moitiés de son corps agissait indépendamment l’une de l’autre. C’était assez étrange à voir. Evidemment, je l’avais écrasé. Cela ne faisait guère de doute. Il continuait à s’agiter , progressant à chaque soubresaut de quelques centimètres. Le temps que j’arrive jusqu’à lui il avait bien parcouru un mètre. Il s’arrêta. La langue hors de la bouche , les yeux voilés, comme ceux d’un chien aveugle, il respirait encore. Il n’y avait pas grand-chose à faire. Contrairement à ce que j’avais d’abord pensé, il était tout à fait inutile de l’emmener chez le vétérinaire. Je songeais un instant, assez ennuyé, que j’allais peut-être devoir l’achever . Un coup de fusil peut-être ? Cela ferait du bruit mais c’était encore le plus humain. Seulement, je n’avais pas les clefs du placard sur moi. Il allait falloir les retrouver. Ce fut inutile de toute façon. Le chien ne respirait plus. Du doigt, j’agitai sa tête. Aucune réaction. Par curiosité , je tentai de localiser l’endroit où son corps avait rompu, cassé en deux par les quintaux de la voiture. Je ne trouvai pas. Je restais un moment à le fixer, fasciné comme un gosse qui a trouvé une charogne. D’ailleurs c’était un peu ça, une charogne.
De toute manière, ça valait mieux, pour lui et pour moi. Il se faisait vieux, presque aveugle. Il puait et la merde s’attachait aux poils de son cul. Depuis quelque temps, il ne dormait plus à l’intérieur, car il souillait tout. En somme, pour lui comme pour moi c’était un soulagement.